Recensions

 

Nicolas Dieterlé,
Afrique et autres récits
194 pages – éditions Arfuyen, mai 2013 – 15 €

Ainsi je suis chargé de recueillir en moi les pulsations du monde secret et de les rendre sur la page en mots fluides et précis. Je suis ce traducteur amoureux.

Sur la couverture, quelle Afrique ?

Une lance traverse le dessin. Elle repose sur une planète, plus petite que la Terre (on y reconnaît le continent africain, au-dessus l’Europe, monde minuscule) sur laquelle deux hommes se dressent. Dessinées, esquissées, les deux silhouettes se superposent, se mêlent. L’un des hommes tient cette lance primitive et tribale qui indique le ciel. Inachèvement. Celui qui regarde prolonge ce qui est suggéré.

Vocation de Nicolas Dieterlé : il dessine, il écrit. Il recompose et nous invite à nous plonger dans des visions proliférantes, simples d’expression parfois (ce dessin) ou tissées de fils multiples comme l’est son écriture où l‘infini entrelacs de songes et de propositions (grammaticales) se déploie. La quête spirituelle et l’ouverture au monde la caractérisent.

Nicolas Dieterlé nous invite à nous tourner vers l’Afrique, celle de son enfance. Cette remémoration se fondera sur le souvenir autant qu’elle l’absorbera pour livrer ses symboles.

Nous le faisons dès l’ouverture du livre avec les textes regroupés sous le titre Afrique. Le recueil rassemble des écrits de formes très diverses : des poèmes en prose ayant pour certains figure de récits, des textes autobiographiques, des extraits de son journal, des narrations mêlant le réel et l’imaginaire. Sept ensembles le composent depuis Voyage au Bénin, daté de 1994 jusqu’au Retour au Cameroun de 1997. On sait que Nicolas Dieterlé vécut les dix premières années de sa vie en Afrique, cette terre (natale) détermine sa perception du monde et tisse les éléments de ses rêves.

Comme pour les deux volumes précédemment publiés par Afuyen1, il s’agit d’une publication posthume. Gérard Pfister ouvre peu à peu le tiroir où sont cachés les secrets enchantés et les rêves de Nicolas Dieterlé.

« En Afrique, j’étais de plain-pied avec les choses et les êtres  », affirmation qui ouvre le livre et souligne le désir de fusion de Nicolas Dieterlé avec le paysage, en lui se fonde cette hantise exprimée à de multiples reprises dans ses Journaux d’être écarté. Que rien ne sépare, telle pourrait être la devise et le souhait, ou le vœu prononcé comme celui qui engage une vocation. C’est cette temporalité, le passé dans le présent retrouvé, la sensation perdue à recomposer, que Nicolas Dieterlé va explorer : « [e]n Afrique, au temps de l’enfance, connaissance et amour n’étaient pas séparés ». Vertu de l’écriture, elle lie en sa syntaxe ce qui semble désormais si loin, espace et temps ayant consommé la séparation.

Or c’est aussi la musique propre à l’Afrique qui retient (fascine) Nicolas Dieterlé, l’enfant qu’il fut, l’adulte qu’il est devenu portant encore cette face sombre, mystérieuse et signifiante de la nuit de ce continent revenu en rêve. Musique des tribus oubliées, lancinantes notes des faiseurs de pluie ou de sécheresse lorsque le soleil, allié autant que danger potentiel, rythme le temps biologique de la soif et du manque.

En Afrique, la nuit conquiert son territoire, c’est tout l’espace qu’elle absorbe dans sa force violette et terrible. Parfois, on déplace l’enfant, une voiture l’attend dehors « [p]areille à une bête aux mâchoires et au front carrés » car le mystère prend tout et devient ce fauve ou cette menace que perçoit l’enfant. La réalité, l’imaginaire s’en empare et la tord pour la réduire à cet univers sauvage fascinant. Assoupissement de l’enfant devenu sensible aux fragiles frontières entre la nuit extérieure et celle de son être : quand elles sont réduites, il s’imagine libre et capable de voler, s’échappant par la vitre baissée, nous faisant songer aux êtres qu’il promènera dans ses dessins, maîtres de machines volantes improbables, anges déchus ou venant reconquérir le ciel. Ce sont ses parents alors qui le retiennent, protection célébrée et reconnue, celle de ceux auxquels il ne cessera d’écrire et de se référer.

Dans Le rocher, il augure unpanthéisme (ou animisme?) qui en filigrane parcourt ce livre du poète. Des figures tutélaires protègent les âmes : des objets (des êtres) nous entourent, guides silencieux d’un pas que la lumière accompagne. Ce rocher, près de la maison familiale, concentre les légendes, « songes les plus anciens ». C’est aussi cette mémoire, captive mais offerte à tous ceux qui la cherchent, que trouve ici Nicolas Dieterlé. Cherchant à reconstituer toujours une fibre qui entoure et empêche les blessures, il aspire à devenir ces êtres qu’il crée en les nommant. Redevenir cette adhésion nue des hommes à la nature sensible et douce, initiale et maternelle.

D’autres voyages, promenades et découvertes de Nicolas Dieterlé se retrouvent dans ce recueil : le Limousin et ses libellules, la côte bretonne, l’Irlande, le jazz aux Etats-Unis…

C’est vers les poèmes en prose ou les récits à la première personne qu’on s’attarde volontiers : s’y expriment les aspirations du poète, sa représentation d’une nature signifiante, protectrice ou menaçante. Tour à tour ou en même temps. Tant il est vrai que Nicolas Dieterlé aspire à confondre son « moi » en une instance supérieure et souveraine. Sa syntaxe alors s’élève et se détache et, dans la verticalité de la profusion, rejoint ce ciel qu’il implore en une parade luxuriante partant de la « terre initiale » pour se rendre au pays de Lyre, promesse enchantée de l’enfance enfin retrouvée.

Isabelle Lévesque

Rappel : Diérèse a publié un numéro spécial Nicolas Dieterlé (n°59/60 – printemps 2013) avec de nombreux inédits, témoignages, études, documents et reproductions de dessins. Un premier dossier avec présentation, peintures, photos, poèmes et pages choisies du Journal de Nicolas Dieterlé se trouve dans Diérèse n°57 (été 2012).

1 Arfuyen a publié L’Aile pourpre (2004) et « ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche » (2008)

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Afrique et autres récits

Nous avions en son temps rendu compte du recueil de Nicolas Dieterlé, La pierre et l’oiseau. Il avait justement attiré notre attention sur l’écriture d’un journaliste exceptionnel autant que d’un poète discret et original sans affectation. Il a heureusement été retrouvé dans ses dossiers des textes maintenant rassemblés par l’éditeur sous le titre de Afrique et autres récits. Récits, en effet, mais pas seulement des souvenirs de voyage et de découvertes, souvent poèmes en prose, rêves, promenades, portraits. « Le dessin et l’écriture permettent de tirer les choses de l’insignifiance à laquelle elles sont condamnées par notre aveuglement » (p.103). L’écriture légère et lumineuse d’un « monde imaginaire» est réponse à une parole « Où es-tu ? » (p.135). La découverte de la beauté chantée par le regard d’un enfant neuf constitue une sorte de théologie révélée : « La Beauté est la face émerveillée que Dieu tourne vers le monde » (p.175). Comme le répète le récit biblique de la Création, « Dieu vit que cela était bon, très bon » (Gn 1).
Mais contrairement à nombre d’autres poètes – je pense à Rimbaud mais Dieterlé étudiait Novalis – « Je » n’est pas un « autre » et ses textes contemplatifs ont les senteurs fraiches du paradis plutôt que les chaleurs d’une « saison en enfer ». Notre vie doit « être lente, car sinon comment en recueillir les signes » (p.165). Et pour tout dire avec le dernier récit poétique, « Mon voyage au Cameroun », « ainsi je suis chargé de recueillir en moi les pulsations fugitives du monde secret et de les rendre sur la page en mots fluides et précis. Je suis ce traducteur amoureux » (p.170). Trois ans plus tard, Nicolas est en effet « déchargé ». Comme si nombre de romantiques devaient mourir jeunes, alors que des romanciers vivent très longtemps ! L’auteur avait avoué : « Il suffit d’un seul bourgeon et tout est changé ». Mission accomplie.

Michel Leplay, in LibreSens (01/09/2013)

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Nicolas  DIETERLÉ
Afrique et autres récits
En couverture, image de Nicolas Dieterlé
Cahiers d’Arfuyen n°209,
194 pages, juin 2013, 15€

Présentation de G.Pfister sur le site des éditions Arfuyen :

Nicolas Dieterlé n’a de son vivant jamais souhaité publier aucun texte, mais laisse des écrits nombreux – récits, proses et poèmes. Il n’a également rien voulu montrer au public de son travail pictural, mais laisse plus de 500 peintures et dessins. De nombreuses expositions ont eu lieu. Un catalogue général en couleurs a paru ce printemps en même temps qu’une grande exposition a lieu dans une galerie du Quartier Latin. En couverture du présent ouvrage est reproduite une de ses peintures. Après L’Aile pourpre (2004) et Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche (2008), Afrique et autres récits est le troisième texte littéraire de Nicolas Dieterlé publié par les éditions Arfuyen. Son journal spirituel a paru sous le titre La Pierre et l’oiseau (Labor et Fides, 2004). Livre après livre, une œuvre est en train d’apparaître sous nos yeux que son auteur a délibérément voulue posthume et qui, par l’ascèse de ce travail de détachement peu commun, nous ouvre accès à une vision extraordinairement intense de ce monde des vivants que nous croyons connaître. Les deux précédents ouvrages de Nicolas Dieterlé publiés par les Éditions Arfuyen étaient composés de fragments écrits dans les deux dernières années de sa vie. Le présent ouvrage montre un aspect fort différent de son œuvre littéraire, puisqu’il s’agit ici de courts récits, écrits sur une durée sensiblement plus longue et dans une grande variété de formes, qui va de la pure fiction à l’autobiographie en passant par des expériences oniriques ou des évocations de personnages réels ou imaginaires. Ces récits se répartissent en sept ensembles : Afrique, Fictions, Rêves, Voyage au Bénin, Promenades, Portraits et Retour au Cameroun. Au-delà du premier cycle de textes auquel elle donne son titre, l’Afrique constitue le fil directeur de ce livre : du « Voyage au Bénin » de 1994 à l’ultime « Retour au Cameroun » en 1997, le continent noir où il a passé ses dix premières années a marqué de manière indélébile la vision de Nicolas Dieterlé. Si dans bien des textes l’affinité profonde, inscrite dans ses origines familiales, avec le romantisme allemand d’un Novalis ou d’un Kaspar David Friedrich semble prédominante, c’est bien en Afrique que Dieterlé a établi l’intensité de sa relation avec le paysage et l’immédiateté de sa vision spirituelle. Il l’écrit lui-même dès les premières lignes du texte qui ouvre le cycle intitulé Afrique :
« En Afrique, j’étais de plain-pied avec les choses et les êtres. Je connaissais intimement tel rocher, je me courbais avec la colline qui surplombait la maison, j’étais les yeux profonds du chien familier, je me dissolvais avec le nuage, à l’aube, dans la clarté montante du jour. Le soleil lui-même était issu de ma poitrine et je connaissais d’avance la splendeur de sa course qui s’achevait en moi. Quant à la terre, verte et rouge, immense et souple, elle ne faisait qu’un avec mon pied nu et chacun de mes pas renouvelait notre alliance. Ainsi, arpentant telle piste, j’en déchiffrais la large écriture faite de bosses, de trous, de cailloux épars et de branches, de mes seuls pieds amoureusement savants. »
Cet émerveillement premier de l’enfance africaine, toute son écriture sera là pour la retrouver autrement. Et ce sont les derniers mots du présent ouvrage, qui ouvrent sur toute l’œuvre, conçue comme une« seconde enfance » :
« Semblables aux papillons de nuit tombés sur le sol, mes souvenirs n’en finissent pas de mourir et leur agonie interminable et lumineuse éclaire le chemin vers ma seconde enfance »
(« Retour au Cameroun »).

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    « De la figure au paysage, un art poétique »  Catalogue raisonné
des œuvres de Nicolas DIETERLE (1963-2000)
335 pages. Lyon, édition Libel, juin 2013, 39€

Ce que le titre de cet ouvrage de dessins, peintures et textes ne dit pas, c’est qu’il s’agit d’un Catalogue raisonné, c’est-à-dire une édition scientifique de l’ensemble des œuvres graphiques laissées par Nicolas Dieterlé, artiste, écrivain et journaliste. Mort à 37 ans, l’auteur nous laisse une œuvre énigmatique, étrange, parfois angoissante ; mais une œuvre stimulante, souvent marquée par le non finito, où les notions de traces, signes et symboles abondent. Nous possédons déjà plusieurs ouvrages posthumes de Nicolas Dieterlé, en particulier La pierre et l’oiseau. Journal spirituel, 1994-2000 (Genève, Labor et Fides, 2003). L’introduction de Pierre Encrevé, historien d’art reconnu, biographe et ami de Pierre Soulages, témoigne d’une reconnaissance de cette œuvre dans le monde de l’art.

L’équipe éditoriale (dont font partie ses parents) a structuré les 800 dessins (majoritaires) et peintures, non datés, autour de quatre thématiques « Visages », « Personnages », « Bestiaire », « Paysage » et trente sous-thématiques, parmi lesquels « Personnages à un œil », « Doubles et dédoublement », « Libellules », « Ciel et terre ». On navigue entre les paysages intérieurs, les visions oniriques et les figures fantastiques.

Au regard de ce patrimoine posthume, exceptionnellement riche, deux références s’imposent à moi : - Louis Soutter d’abord, ce dessinateur de « l’art brut », protestant du canton de Vaux, incompris par tous de son vivant, aujourd’hui mondialement connu, et dont on n’a découvert l’extraordinaire valeur artistique de ses dessins et peintures au doigt qu’après sa mort. De nombreux recoupements seraient à faire. Comme Soutter, Nicolas Dieterlé est fortement marqué par son héritage protestant ; comme lui, il a privilégié le dessin en noir et blanc ; comme lui, il dessinait une étrange symbolique, qui constituait son entrée personnelle dans le monde des vivants. - Et puis philosophiquement, la méditation d’ Emmanuel Lévinas, sur le visage comme seul lieu d’altérité et de transcendance. Les visages dessinés sont d’une densité exceptionnelle, en tant qu’ils constituent une double entrée signifiante : ils signent et font signe. Le visage est montré dans son irréductible unicité : « L’œil qui contemple, sans porter de jugement, le visage le plus ingrat exulte en dépit de tout car il sait bien que chaque visage est un miracle » (p. 29) ; mais aussi dans son étrangeté, comme voie d’accès vers un absolu parfois indéchiffrable : « O foule de mes êtres intérieurs, plus grands que nature, dévoilez-vous et venez à moi, pour que je gravisse peu à peu la montagne du Visage » (p. 45). Le visage, c’est aussi l’inatteignable, la quête d’un absolu qui sans cesse s’éloigne au fur et à mesure qu’on croit l’approcher : « A force de vivre avec un masque, j’ai fini par le prendre pour mon vrai visage. Quand retrouverai-je mon vrai visage ? » (p. 21).

Écriture et graphisme sont chez lui inextricablement liés, et forment les deux faces d’une même expression signifiante, comme l’auteur le dit lui-même : « Ecrivant, je ne fais que tenter de reconnaître le dessin inconcevable de ma vie » (p. 53).

La spiritualité inhérente à cette œuvre graphique n’apparaît pas tout de suite. Il faut chercher en deçà et au-delà du trait pour la découvrir. Les symboles dessinés sont souvent obscurs, mais peuvent être interprétés à l’aide de la symbolique biblique ou chrétienne (l’œil, le triangle, la montagne, l’omniprésence du ciel, l’auréole). Surtout, des citations de l’auteur, soigneusement choisies, nous mettent sur la voie d’une mystique dans laquelle se rencontrent la forme et le fond, Dieu et le monde, l’ici-bas et l’au-delà. Parfois, nous sommes proches d’une confession de foi eschatologique : « Me voici, l’Enfant nu. Je suis mort noyé, puis j’ai ressuscité » (p. 176).

Jérôme Cottin
Protestantisme et image – juin 2013

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Annpôl Kassis et Gaetano Persechini
Nicolas Dieterlé – Souffle et couleur poétique
préface de Maggy de Coster
Editions du Cygne, Paris, 2011
www.editionsducygne.com

Nicolas Dieterlé – Souffle et couleur poétique

                  DANS L’INVISIBLE ET LA BEAUTÉ D’UNE ŒUVRE

 Voici un livre nécessaire et inspiré.

 En quelques pages illustrées, Annpôl Kassis et Gaetano Persechini font plus que nous livrer leur lecture de l’oeuvre écrite et picturale de Nicolas Dieterlé.

 Avec érudition (où l’on convoque Bachelard, Baudelaire, Rilke, Matisse, Novalis…) mais surtout avec sensibilité – et la simplicité qu’elle implique – ils rendent compte d’une expérience : la rencontre avec un geste d’art qui est avant tout un geste de vie.

 Lecteurs et regardeurs de cette œuvre singulière, il nous est bon de confronter ainsi nos témoignages.

 Car il fallait vérifier ce que nous avons entendu entre les mots si justes de Nicolas, ce que nous avons senti à travers les lignes et dans les espaces énigmatiques qu’il dessinait.

 Oui nous avons bien lu « le miracle de la poésie qui nous entraîne vers l’ailleurs », oui nous avons avec lui « habité la nature » et sommes devenus par son trait et sa couleur « arbre oiseau nuage montagne vent soleil », oui nous aussi entrons par sa magie en ce « réel intérieur » où nous le retrouvons, où nous nous retrouvons…

 En ces quelques pages enlevées, comme emportées par « le souffle et la couleur » même qui parcourent l’œuvre de Nicolas, Annpôl et Gaetano déploient avec éclat toute la compétence d’une linguiste et femme de lettres, toute la vision chaleureuse d’un peintre de la lumière.

 En rendant ainsi hommage à la voie particulière suivie par Nicolas, ils affirment une vision du poétique et de l’art qui se situe bien au-delà des catégories du beau et du sensible, dans la recherche de « l’innommable », celle d’une communion au mystère même de l’être.

 Merci à eux de cet éclairage et de cette reconnaissance.

 Jean-Claude Morera
le 7 janvier 2012


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